拍品专文
WEISWEILER ET DAGUERRE : UNE COLLABORATION AU SERVICE DE L’INNOVATION
Paré de médaillons de porcelaine de Wedgwood et élégamment dressé sur trois doubles colonnettes imitant le bambou, ce guéridon conjugue l’élégance et l’audace du dessin d’Adam Weisweiler à l’habilité de Dominique Daguerre, fin connaisseur des goûts et des modes de son temps. Plusieurs guéridons extrêmement comparables de l’ébéniste sont répertoriés aujourd’hui, permettant de confirmer l’attribution du nôtre. Une facture du 31 décembre 1791 extraite des comptes de Dominique Daguerre mentionne un guéridon particulièrement similaire :"Item une petite table ronde forme de guéridon en racine de bois d'acajou poli sur trois pieds doubles en bronze doré façon de bambous avec entrejambe à tablettes et camé de porcelaine ornant la tablette supérieur prisée trois cent francs, cy....300" (republié dans P. Lemonnier, Weisweiler, Paris, 1983, p. 162).
Ce guéridon aurait été offert par Madame du Barry (1743-1793) au duc de Brissac, puis mentionné dans l’inventaire de son hôtel particulier rue de Grenelle en 1794, établi par le marchand-mercier Julliot.
Bien que Weisweiler et Daguerre aient produits plusieurs déclinaisons de ce modèle intégrant des plaques de porcelaine de Wedgwood, les exemplaires ornés des signes du zodiaque sont particulièrement rares. Parmi eux se trouve un guéridon conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, un exemplaire vendu chez Christie’s à Londres le 1er juillet 1976, lot 64, et un autre guéridon quasiment identique au nôtre, provenant de la collection de Roberto Polo et vendu chez Christie’s à New York le 30 avril 2019, lot 85.
Un dessin préparatoire de ce modèle de guéridon orné de plaques de Wedgwood figurant les signes du Zodiaque est publié dans l’ouvrage de Patricia Lemonnier (P. Lemonnier, Op. cit., Paris, 1983, p. 97). Il porte la mention "les bronzes argentés S. Kawrovsky", suggérant que le comte Skavronsky, ambassadeur de Russie à Naples, aurait été l’auteur de cette commande.
LE SUCCÈS DU JASPERWARE DE WEDGWOOD ET LE RÔLE DÉTERMINANT DE DAGUERRE
L’utilisation de plaques de Wedgwood dans le mobilier prolonge la tradition des meubles ornés de plaques de porcelaine de Sèvres, initiée par Simon-Philippe Poirier dans les années 1760. Mis au point par Josiah Wedgwood vers 1775, la porcelaine de Wedgwood, ou jasperware, est une céramique fine, dont les reliefs évoquent la sculpture antique. Son succès est immédiat : en Angleterre, les plaques sont employées pour orner aussi bien les cheminées que le mobilier (Alison Kelly, Decorative Wedgwood in Architecture and Furniture, Londres, 1965). Dans le but de développer l’exportation de ses productions, Wedgwood conçoit notamment des gammes destinées à des marchés étrangers, parmi lesquelles des médaillons-portraits de personnalités néerlandaises spécifiquement réalisés pour les Pays-Bas (Alma Kuiper-Ruempol, "Wedgwood en Nederland", Mededelingenblad Nederlandse Vereniging van vrienden van de ceramiek, nos 106-107, 1982, p. 1-116).
C’est le marchand Granchez, de l’enseigne Au Petit Dunkerque, qui introduit initialement en France les plaquettes en camée de Wedgwood et Bentley. À partir de 1787, Daguerre devient le représentant exclusif de Wedgwood à Paris. La même année, Daguerre se rend en Angleterre à l’invitation du prince de Galles pour la conception du décor de Carlton House. La même année encore, Sir William Eden, ministre plénipotentiaire britannique à Paris, informe Wedgwood que ses "figures en relief dépassent de loin tout ce qui a été tenté jusqu’à présent, où que ce soit". Une série de factures récemment découvertes, datées de 1790 et conservées aux Archives nationales à Paris, adressées à Daguerre et à son associé de l’époque, Lignereux, "pour compte de Josiah Wedgwood", détaille un important ensemble de "camées" et témoigne de la popularité persistante des jasperwares de Wedgwood à Paris, même après le déclenchement de la Révolution.
Daguerre livre ainsi au prince de Salm, pour son célèbre hôtel particulier parisien, un secrétaire orné de douze plaques de porcelaine de Wedgwood représentant les signes du Zodiaque, vendu chez Christie’s le 11 décembre 2014. Vers 1788, Weisweiler réalise par ailleurs un secrétaire associant une grande plaque de Sèvres peinte de fleurs à plusieurs médaillons en jasperware, probablement destiné à la reine Marie-Antoinette et faisant peut-être partie de la dernière livraison de Daguerre à la souveraine (C. C. Dauterman et al., Decorative Art from the Samuel H. Kress Collection at the Metropolitan Museum of Art, Aylesbury, 1964, p. 154-161, cat. 28).
L’attrait pour cette nouvelle céramique est tel que la Manufacture royale de porcelaine de Sèvres entreprend, dès les années 1770, d’en imiter les effets (Aileen Dawson, "French Biscuit Porcelain in the Style of Wedgwood’s Jasperware", Apollo, août 1982, p. 94-102). Un guéridon très comparable au nôtre, à doubles colonnettes imitant le bambou et en placage de thuya, est illustré dans l’ouvrage précité de Patricia Lemonnier (P. Lemonnier, Op. cit., Paris, 1983, p. 90) : son plateau est orné d’un médaillon central et de douze médaillons représentant les signes du Zodiaque, tous en biscuit de porcelaine de Sèvres, imitant Wedgwood.
UN DÉCOR À L’ANTIQUE ENTRE ÉRUDITION ET FANTAISIE EXOTIQUE
Le décor de ce guéridon réunit plusieurs courants qui marquent les arts décoratifs du dernier tiers du XVIIIe siècle. Dès les années 1770, le goût pour l’Antiquité, nourri notamment par le style "étrusque" ou "pompéien" de l’architecte Robert Adam, favorise l’emploi de plaquettes et de médaillons dans les intérieurs à la mode. Wedgwood et Bentley produisent alors des reliefs représentant de jeunes figures dans des scènes bachiques, dites "enfants à l’antique", dans le goût du sculpteur François Duquesnoy, surnommé ‘Fiammingo’. Au cours de la décennie suivante, ces figures sont complétées par des compositions plus studieuses incarnant les arts libéraux.
Le médaillon central du guéridon, figurant une scène musicale animée de putti, appartient à cette seconde veine. Ce modèle de l’"Académie de musique des enfants" est créé en 1785 en pendant de celui de l’"Académie des arts des enfants", inspiré d’une gravure de Francis Haward datée de 1783, d’après un tableau de Sir Joshua Reynolds. Le thème des enfants s’adonnant à des activités d’adultes avait été popularisé quelques années auparavant par les gravures d’après François Boucher.
Le médaillon musical est entouré des signes du Zodiaque, associés aux mois de l’année. Cette disposition fait écho à la mode, introduite vers 1760 par l’architecte James Stuart, des plafonds de salons ornés d’emblèmes zodiacaux autour d’un médaillon central. La composition pourrait également dériver d’une gravure reproduisant une intaille antique représentant la cour de Jupiter, entourée d’une frise du Zodiaque, publiée par Pierre-Jean Mariette dans son Traité des pierres gravées en 1750.
Si sa forme relève de l’athénienne et son décor des camées antiques, le vocabulaire décoratif du guéridon ne se réduit pas à ces références. Le motif de bambous en faisceaux et la bordure en bronze doré imitant presque un tressage évoquent les déjeuners de Wedgwood ornés de jeunes figures bachiques sur fond de bambous, eux-mêmes inspirés d’une théière chinoise illustrée par Sir William Chambers dans ses Designs of Chinese Buildings en 1757. Les tables en bambou conçus par Chambers, dotés d’un piétement centré d’un vase, ont certainement inspiré Weisweiler dans la conception de ce guéridon. Son piètement simulant le bambou et son placage de loupe de thuya s’inscrivent ainsi dans le goût pour les jardins anglo-chinois, diffusé en France par l’édition française de l’ouvrage de Chambers. Par la réunion du jasperware, des références à l’Antiquité et des motifs exotiques, ce guéridon exprime avec une rare cohérence le goût cosmopolite de la fin du XVIIIe siècle où se conjuguent érudition archéologique, fascination pour l’Orient, mais aussi une merveilleuse fantaisie décorative.
Paré de médaillons de porcelaine de Wedgwood et élégamment dressé sur trois doubles colonnettes imitant le bambou, ce guéridon conjugue l’élégance et l’audace du dessin d’Adam Weisweiler à l’habilité de Dominique Daguerre, fin connaisseur des goûts et des modes de son temps. Plusieurs guéridons extrêmement comparables de l’ébéniste sont répertoriés aujourd’hui, permettant de confirmer l’attribution du nôtre. Une facture du 31 décembre 1791 extraite des comptes de Dominique Daguerre mentionne un guéridon particulièrement similaire :"Item une petite table ronde forme de guéridon en racine de bois d'acajou poli sur trois pieds doubles en bronze doré façon de bambous avec entrejambe à tablettes et camé de porcelaine ornant la tablette supérieur prisée trois cent francs, cy....300" (republié dans P. Lemonnier, Weisweiler, Paris, 1983, p. 162).
Ce guéridon aurait été offert par Madame du Barry (1743-1793) au duc de Brissac, puis mentionné dans l’inventaire de son hôtel particulier rue de Grenelle en 1794, établi par le marchand-mercier Julliot.
Bien que Weisweiler et Daguerre aient produits plusieurs déclinaisons de ce modèle intégrant des plaques de porcelaine de Wedgwood, les exemplaires ornés des signes du zodiaque sont particulièrement rares. Parmi eux se trouve un guéridon conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, un exemplaire vendu chez Christie’s à Londres le 1er juillet 1976, lot 64, et un autre guéridon quasiment identique au nôtre, provenant de la collection de Roberto Polo et vendu chez Christie’s à New York le 30 avril 2019, lot 85.
Un dessin préparatoire de ce modèle de guéridon orné de plaques de Wedgwood figurant les signes du Zodiaque est publié dans l’ouvrage de Patricia Lemonnier (P. Lemonnier, Op. cit., Paris, 1983, p. 97). Il porte la mention "les bronzes argentés S. Kawrovsky", suggérant que le comte Skavronsky, ambassadeur de Russie à Naples, aurait été l’auteur de cette commande.
LE SUCCÈS DU JASPERWARE DE WEDGWOOD ET LE RÔLE DÉTERMINANT DE DAGUERRE
L’utilisation de plaques de Wedgwood dans le mobilier prolonge la tradition des meubles ornés de plaques de porcelaine de Sèvres, initiée par Simon-Philippe Poirier dans les années 1760. Mis au point par Josiah Wedgwood vers 1775, la porcelaine de Wedgwood, ou jasperware, est une céramique fine, dont les reliefs évoquent la sculpture antique. Son succès est immédiat : en Angleterre, les plaques sont employées pour orner aussi bien les cheminées que le mobilier (Alison Kelly, Decorative Wedgwood in Architecture and Furniture, Londres, 1965). Dans le but de développer l’exportation de ses productions, Wedgwood conçoit notamment des gammes destinées à des marchés étrangers, parmi lesquelles des médaillons-portraits de personnalités néerlandaises spécifiquement réalisés pour les Pays-Bas (Alma Kuiper-Ruempol, "Wedgwood en Nederland", Mededelingenblad Nederlandse Vereniging van vrienden van de ceramiek, nos 106-107, 1982, p. 1-116).
C’est le marchand Granchez, de l’enseigne Au Petit Dunkerque, qui introduit initialement en France les plaquettes en camée de Wedgwood et Bentley. À partir de 1787, Daguerre devient le représentant exclusif de Wedgwood à Paris. La même année, Daguerre se rend en Angleterre à l’invitation du prince de Galles pour la conception du décor de Carlton House. La même année encore, Sir William Eden, ministre plénipotentiaire britannique à Paris, informe Wedgwood que ses "figures en relief dépassent de loin tout ce qui a été tenté jusqu’à présent, où que ce soit". Une série de factures récemment découvertes, datées de 1790 et conservées aux Archives nationales à Paris, adressées à Daguerre et à son associé de l’époque, Lignereux, "pour compte de Josiah Wedgwood", détaille un important ensemble de "camées" et témoigne de la popularité persistante des jasperwares de Wedgwood à Paris, même après le déclenchement de la Révolution.
Daguerre livre ainsi au prince de Salm, pour son célèbre hôtel particulier parisien, un secrétaire orné de douze plaques de porcelaine de Wedgwood représentant les signes du Zodiaque, vendu chez Christie’s le 11 décembre 2014. Vers 1788, Weisweiler réalise par ailleurs un secrétaire associant une grande plaque de Sèvres peinte de fleurs à plusieurs médaillons en jasperware, probablement destiné à la reine Marie-Antoinette et faisant peut-être partie de la dernière livraison de Daguerre à la souveraine (C. C. Dauterman et al., Decorative Art from the Samuel H. Kress Collection at the Metropolitan Museum of Art, Aylesbury, 1964, p. 154-161, cat. 28).
L’attrait pour cette nouvelle céramique est tel que la Manufacture royale de porcelaine de Sèvres entreprend, dès les années 1770, d’en imiter les effets (Aileen Dawson, "French Biscuit Porcelain in the Style of Wedgwood’s Jasperware", Apollo, août 1982, p. 94-102). Un guéridon très comparable au nôtre, à doubles colonnettes imitant le bambou et en placage de thuya, est illustré dans l’ouvrage précité de Patricia Lemonnier (P. Lemonnier, Op. cit., Paris, 1983, p. 90) : son plateau est orné d’un médaillon central et de douze médaillons représentant les signes du Zodiaque, tous en biscuit de porcelaine de Sèvres, imitant Wedgwood.
UN DÉCOR À L’ANTIQUE ENTRE ÉRUDITION ET FANTAISIE EXOTIQUE
Le décor de ce guéridon réunit plusieurs courants qui marquent les arts décoratifs du dernier tiers du XVIIIe siècle. Dès les années 1770, le goût pour l’Antiquité, nourri notamment par le style "étrusque" ou "pompéien" de l’architecte Robert Adam, favorise l’emploi de plaquettes et de médaillons dans les intérieurs à la mode. Wedgwood et Bentley produisent alors des reliefs représentant de jeunes figures dans des scènes bachiques, dites "enfants à l’antique", dans le goût du sculpteur François Duquesnoy, surnommé ‘Fiammingo’. Au cours de la décennie suivante, ces figures sont complétées par des compositions plus studieuses incarnant les arts libéraux.
Le médaillon central du guéridon, figurant une scène musicale animée de putti, appartient à cette seconde veine. Ce modèle de l’"Académie de musique des enfants" est créé en 1785 en pendant de celui de l’"Académie des arts des enfants", inspiré d’une gravure de Francis Haward datée de 1783, d’après un tableau de Sir Joshua Reynolds. Le thème des enfants s’adonnant à des activités d’adultes avait été popularisé quelques années auparavant par les gravures d’après François Boucher.
Le médaillon musical est entouré des signes du Zodiaque, associés aux mois de l’année. Cette disposition fait écho à la mode, introduite vers 1760 par l’architecte James Stuart, des plafonds de salons ornés d’emblèmes zodiacaux autour d’un médaillon central. La composition pourrait également dériver d’une gravure reproduisant une intaille antique représentant la cour de Jupiter, entourée d’une frise du Zodiaque, publiée par Pierre-Jean Mariette dans son Traité des pierres gravées en 1750.
Si sa forme relève de l’athénienne et son décor des camées antiques, le vocabulaire décoratif du guéridon ne se réduit pas à ces références. Le motif de bambous en faisceaux et la bordure en bronze doré imitant presque un tressage évoquent les déjeuners de Wedgwood ornés de jeunes figures bachiques sur fond de bambous, eux-mêmes inspirés d’une théière chinoise illustrée par Sir William Chambers dans ses Designs of Chinese Buildings en 1757. Les tables en bambou conçus par Chambers, dotés d’un piétement centré d’un vase, ont certainement inspiré Weisweiler dans la conception de ce guéridon. Son piètement simulant le bambou et son placage de loupe de thuya s’inscrivent ainsi dans le goût pour les jardins anglo-chinois, diffusé en France par l’édition française de l’ouvrage de Chambers. Par la réunion du jasperware, des références à l’Antiquité et des motifs exotiques, ce guéridon exprime avec une rare cohérence le goût cosmopolite de la fin du XVIIIe siècle où se conjuguent érudition archéologique, fascination pour l’Orient, mais aussi une merveilleuse fantaisie décorative.
.jpg?w=1)
.jpg?w=1)
.jpg?w=1)
.jpg?w=1)
